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Décryptage

Prénoms et mentions au bac : ce que ce classement dit vraiment

Chaque juillet, le même graphique fait le tour des médias : les Garance et les Diane raflent les mentions très bien, les Steven et les Ryan non. Les chiffres sont vrais. La conclusion qu'on en tire, presque jamais.

Le journal des prénoms · lecture de 6 minutes ·


C'est un marronnier aussi fiable que les résultats eux-mêmes : à chaque session du baccalauréat, le « classement des prénoms » ressurgit. Il vient d'un vrai travail de recherche : le « Projet mentions » du sociologue Baptiste Coulmont, qui a croisé plus de deux millions de résultats nominatifs du bac (2012-2020, filières générale et technologique) avec le fichier des prénoms de l'INSEE. Environ 3 500 prénoms y sont suivis.

Les écarts sont énormes. Dans l'édition 2018, environ 11 % des candidats décrochaient une mention très bien. Mais les Garance en obtenaient environ 25 %, une sur quatre, rejointes en tête par les Apolline et les Diane. À l'autre bout du graphique, les Steven, Ryan, Christopher, Allan, Anthony ou Océane plafonnaient autour de 5 %. Un rapport de un à cinq, entre des jeunes qui ont passé les mêmes épreuves.

Les chiffres du Projet mentions

Les trois repères que retient l'étude, sur l'édition 2018 du baccalauréat général et technologique :

PrénomsMentions très bienÉcart à la moyenne
Garance, Apolline, Sixtine~25 %plus de deux fois la moyenne
Ensemble des candidats~11 %référence
Steven, Ryan, Christopher~5 %moitié moins que la moyenne
Garance Moyenne Steven 25 % 11 % 5 % Part de mentions très bien au baccalauréat, édition 2018
Les deux extrêmes du classement, et la moyenne de l'ensemble des candidats. Source : Projet mentions, Baptiste Coulmont.

Ces trois valeurs suffisent à comprendre l'ampleur du phénomène : entre les prénoms du haut et ceux du bas, le taux de mention très bien varie d'un facteur cinq. Le classement complet, prénom par prénom, appartient au travail de Baptiste Coulmont et se consulte sur son nuage interactif, qui vaut vraiment le détour.

Ce que le prénom ne fait pas

La lecture immédiate, « appelez votre fille Garance, elle aura mention », est exactement celle qu'il faut jeter. Un prénom n'ouvre pas de case supplémentaire dans le cerveau, ne fait pas réviser, ne rédige pas de dissertation. Si les Garance brillent au bac, ce n'est pas parce qu'elles s'appellent Garance. C'est parce que le prénom révèle d'où l'on vient.

Le classement des prénoms au bac est une radiographie sociale de la France, pas un palmarès de prénoms porte-bonheur.

C'est l'interprétation de Coulmont lui-même : le prénom fonctionne comme un indicateur de position sociale. Les parents ne choisissent pas leurs prénoms au hasard : chaque milieu a ses goûts, ses références, ses codes. Garance, Apolline ou Sixtine sont massivement choisis par des familles très diplômées, celles-là mêmes qui transmettent capital culturel, accompagnement scolaire et ambition d'études. Steven, Dylan ou Cindy ont été plébiscités dans des milieux populaires, plus éloignés de l'école. Le prénom ne cause rien : il signale. Et vingt ans plus tard, le bac photographie l'écart que l'école n'a pas comblé.

La preuve par l'absurde ? Les prénoms les plus donnés, les Léa, Thomas, Camille, choisis dans tous les milieux, obtiennent des taux de mention… parfaitement moyens. Quand un prénom ne dit rien du milieu, il ne « prédit » plus rien du tout.

Deux vraies leçons cachées dans le graphique

L'excellence scolaire est féminine. Année après année, le haut du classement est dominé par des prénoms de filles, Coulmont y voit la trace d'une « excellence scolaire féminine » bien documentée par ailleurs : à milieu égal, les filles décrochent plus de mentions que les garçons.

La reproduction sociale est mesurable dans un prénom. C'est la leçon qui dérange : qu'un simple prénom « prédise » statistiquement cinq fois plus de mentions très bien en dit long, non sur les enfants, mais sur la force des déterminismes sociaux en France. C'est un sujet de politique éducative, pas de choix de prénom.

Faut-il en tenir compte pour nommer son enfant ?

Notre réponse honnête : non, pas pour espérer des mentions. Rebaptiser son fils Augustin ne changera ni votre bibliothèque, ni le temps passé sur les devoirs, ni le lycée du quartier, c'est-à-dire tout ce qui compte vraiment. Un prénom « bourgeois » posé sur un contexte inchangé ne déplace pas les statistiques : il n'a jamais été le moteur, seulement l'étiquette.

Une nuance, tout de même : comme nous l'expliquions dans notre article sur prénom et personnalité, les prénoms émettent des signaux sociaux que les autres, enseignants, recruteurs, interprètent, parfois avec des biais mesurés (les études de CV le montrent). Il est donc légitime de se demander quels signaux enverra un prénom. Mais entre « éviter d'exposer son enfant à des préjugés » et « choisir un prénom pour gagner des mentions », il y a la différence entre la prudence et la pensée magique.

À retenir

  • Le classement vient d'un vrai travail sociologique (Coulmont, 2M+ de résultats 2012-2020) : les écarts sont réels (~25 % de mentions TB pour Garance contre ~5 % pour Steven, moyenne ~11 % en 2018).
  • Il mesure l'origine sociale, pas une vertu du prénom : corrélation, jamais causalité.
  • Les prénoms « de tous les milieux » (Léa, Thomas, Camille) ont des taux moyens, la preuve que c'est le milieu qui parle.
  • Choisir un prénom « à mentions » ne change rien au contexte qui, lui, fait les mentions.

Chez Son petit nom, on aime les vraies statistiques, la popularité, les courbes d'époque, la rareté réelle, toutes issues des données officielles de l'INSEE, précisément parce qu'elles disent ce qu'elles disent, sans leur faire raconter un destin. Un prénom se choisit pour sa sonorité, son histoire, ce qu'il évoque à deux. Les mentions, elles, se construisent ailleurs.


Questions fréquentes

Qu'est-ce que le Projet mentions ?

C'est un travail du sociologue Baptiste Coulmont, professeur à l'ENS Paris-Saclay, qui a rapproché plus de deux millions de résultats nominatifs du baccalauréat entre 2012 et 2020 pour observer le taux de mention associé à chaque prénom. Les données et le nuage interactif sont publiés sur coulmont.com/bac.

Quels prénoms ont le plus de mentions au bac ?

Sur l'édition 2018, des prénoms comme Garance, Apolline ou Sixtine atteignent environ 25 % de mentions très bien, contre une moyenne de 11 % pour l'ensemble des candidats. À l'autre extrémité, Steven, Ryan ou Christopher tournent autour de 5 %.

Le prénom influence-t-il vraiment la réussite au bac ?

Non. Le prénom ne cause rien, il signale une origine sociale. Chaque milieu a ses goûts en matière de prénoms, et c'est le capital culturel de la famille, pas le prénom lui-même, qui se retrouve dans les résultats. Les prénoms choisis dans tous les milieux, comme Léa ou Thomas, obtiennent d'ailleurs des taux parfaitement moyens.

Où trouver le graphique des prénoms et des mentions ?

Le graphique ci-dessus reprend les trois repères de l'étude. Le nuage complet, prénom par prénom et année par année, est publié par Baptiste Coulmont sur son site, avec le détail de la méthode.

Faut-il choisir le prénom de son enfant en fonction de ce classement ?

Non. Choisir Garance ne transmet ni bibliothèque familiale, ni aide aux devoirs, ni réseau. Ce classement décrit la société, il ne prescrit rien aux parents.

Une note sur les sources

Les chiffres cités proviennent du « Projet mentions » de Baptiste Coulmont (professeur de sociologie, ENS Paris-Saclay) : plus de deux millions de résultats nominatifs du baccalauréat général et technologique 2012-2020, notamment l'édition 2018 (Garance ~25 % de mentions très bien, moyenne ~11 %, Steven/Ryan/Christopher ~5 %). L'interprétation en termes d'origine sociale est celle de l'auteur, que nous partageons. Ces données ne sont pas reproduites dans l'application : elles appartiennent à son travail de recherche, allez explorer son nuage interactif, il vaut le détour.

À lire ensuite : Le prénom façonne-t-il la personnalité ? · Le vrai classement des prénoms, à l'oreille